Mercredi soir. Les coups de fil passés ses derniers jours portent leurs fruits. Je vais revoir des personnes qui faisaient partie de mon quotidien de l’époque : Mes voisins Willem & Montserrat, puis mon ancien professeur Yves et sa femme. Ces derniers ont aussi été nos voisins, de l’autre côté du mur dans la « casa de los jardines ».
Je me rappelle d’un jour où je n’avais pas fait mon travail. Qu’avais-je inventé comme excuse ? Je ne m’en souviens plus. Mais mon professeur m’avait dit alors de lui amené mon cahier avec mon travail, dés que je serai rentré. C’est bien évidemment ce que j’ai fait, mais entre-temps, je me souviens m’être escrimé dans ma chambre à finir mon travail. Je crois bien que c’est le seul souvenir que j’ai de « travail à la maison ». Je me souviens bien davantage de jouer aux fléchettes ou au ping-pong après l’école. Ou encore dans le quartier avec des copains, ou de traîner à la Pulpéria quand j’avais une course à y faire. J’aimais bien perdre mon temps à ne rien faire qu’à noyer les mouches qui s’aventuraient à l’intérieur des goulots de bouteille, dans les casiers vides à l’entrée de la pulpéria. Ou regarder don Carlos extraire les haricots secs de leur grands sacs de jutes pour les peser sur les plateaux à bascules et enfin les glisser dans un sac en papier. Des haricots secs, il y en avait de toutes les couleurs. Des blancs, des rouges, des noirs, des bicolores. A les regarder, on avait envie de plonger sa main dans le sac, de les faire retomber pour entendre ce bruit si caractéristique. Qu’est ce qu’il y avait d’autre dans la Pulperia de don Carlos ? des cigarettes que les gens achetaient à l’unité. Des cachets d’aspirine « mejoral » ou « alka setzer ». Et bien sûr des bonbons. Je me souviens surtout des caramels, d’en acheter un sac plein pour manger devant le petit poste de télévision noir & blanc, dès que le soir tombait, à regarder « les Robinsons de l’espace », « la isla de Guliver »
J’avais revu Yves en France il y a 4 ans alors qu'il était de passage à Rennes. Toujours professeur au lycée Franco, il encadrait un échange d’élèves. Comme moi plus tard, Il avait feuilleté l’annuaire téléphonique et retrouvé le contact d’un autre Yves, mon père. Nous avions profité de ce passage pour nous revoir dans un café de la ville et le recevoir à dîner à la maison. Au café nous avions échangé des informations sur le « nouveau » Costa Rica, et je lui avais exprimé à quel point j’étais marqué par cet « ancien » Costa Rica. Il m’avait demandé si j’aimerais y vivre. Ma réponse fut « oui ». Cinq ans plus tard ma réponse est encore « oui ».
Oui, parce que j’ai retrouvé là bas une partie de moi même. J’ai retrouvé l’ espagnol que j’ai appris. J’ai retrouvé le contact avec la nature et le goût des aliments oubliés. Et puis surtout une vie simple tournée vers l’essentiel, me semble t-il : le moment présent.
L'heure H, ou le dîner chez Montse
Il est 19h pile quand Lela me passe le téléphone. Une voix féminine à l’autre bout s’adresse à moi dans un fort accent costarricien : «-« Hola soy Carmen. Nous venons te chercher dans 5 minutes devant le bar Marsella. C’est Willem qui vient avec une voiture grise. »
5 minutes plus tard, ils m’attendent. 27 ans plus tard j’arrive. Ils ont encore dans la tête l’image d’un jeune
garçon blond, aux traits fins et épais comme un fil de fer. Moi j’ai encore l’image d’un jeune très brun, de quelques années mon ainé. Face à moi je retrouve un homme de 45 ans, qui a forci mais
qui fait sensiblement la même taille. Il me faudra un temps pour comprendre que c’est moi qui est grandi et lui non. Je le dépasse donc. Il m’ouvre la portière. En un instant je mesure le temps
parcouru : 3 enfants à l’arrière. L’ainé a l’âge que j’avais. Carmen sa mère, est là aussi. Je la reconnais maintenant après l’avoir oublié faute de photos. Je reconnais ses traits après
avoir reconnu sa voix il y a quelques minutes. Etrange voyage en voiture. Voyage aller ou voyage retour ? Voyage à faire des allers retours !
- Tu te rappelles ? Et ta sœur ? Et ton père ? Et ta mère ?
- Et vous ? Quoi ? Un autre frère ? Quoi ? Il a 27 ans ? Non, je ne savais pas.
La voiture entamme un virage et passe une barrière. Nous entrons dans ce qu’ils appellent « une urbanization » . Un gardien nous ouvre la barrière et salut le chauffeur. Quelques mètres plus loin, la voiture se gare devant un haut portail entourant un grand jardin lequel entoure une grande maison. Une femme en tailleur, élégante ouvre la porte, s'avance sur l'alléeet m'ouvre les bras. C'est Montserrat qui m'enlace ravie de m'accueillir. Elle aussi je la reconnais.
On entre dans la somptueuse maison, à l'américaine. Les enfants courrent vers la cuisine pour allumer la télévision. C'est l'heure du JT sur la 7 teletica: "una cadena de toda la vida". On m'appelle, je regarde debout la fin du reportage et découvre sur l'écran le visage du dernier des frères, né l'année de mon départ et qui à cet instant présente le JT. Les présentations sont faîtes, on passe au salon pour dîner.
Ceviche, guacamole, purée d'haricots rouges, nachos frais avec une bière. Un apéro dinatoire comme on dirait chez nous. Confortablement installé sur de grands fauteuils, nous devisons sur le temps qui passe et prenons des nouvelles des uns des autres.
Quelques heures plus tard, il faut rentrer. Les enfants on école et nous sommes en semaine. Longue journée de travail le lendemain.
Au retour, Willem m'emmène sur la route du lycée que nous empruntions ensemble à bord de l'austin de ses parents ou de la nissan de mon père. Nous étions 6 dans la voiture dans nous souvenir être sérrés pour autant.
La route est maintenant asphalté : "tu reconnais la côte?" me demande Willem.
Et comment. Je me souviens des vieux cars scolaires jaunes crachant leur nuages de fumée noire tout en peinant dans la montée
- "Ton père avait une datsun 180B . La seule du Costa Rica. Et il conduisait vite."
Willem est intarrissable de souvenirs. Des cafetales où l'on jouait dans le quartier, en passant par le garage où l'on récupérait des roulements à billes pour fabriquer des patinettes de fortunes sur lesquelles on dévalait la pente qui menait à sa maison.
Lentement, ces souvenirs se superposent à d'autres souvenirs. Mais pour la première fois, c'est sur les lieux même qu'ils sont évoqués. Cela leur confère une autre réalité, tangible. Ce ne sont plus des souvenirs en forme de rêve, mais des souvenirs vrais que je partage pour quelques minutes avec un autre témoin et acteur ici, au Costa Rica quelques heures avant mon retour. Et à mon grand étonnement, ces souvenirs sont tout aussi précieux pour lui que pour moi.
Je
commence par la pops de Curridabat. (J'ai déjà évoqué la Pops précédemment). Il s'agit plus précisément d'une "Pops drive" où l'on se rendait après l'école dans les années 70. Cela
pour évoquer le modèle nord américain de consommation et développement de la ville, avec une forte dépendance de la voiture (ou du bus) pour le déplacement.
En face se trouve un Hotel et un Café grand chic
Ecoliers faisant la queue pour visiter le
Museo del Oro
Le matin, nous partons avec Freddy faire une observation des oiseaux à la lisière de la réserve de Monteverde. A 7
dans sa jeep, nous devons faire une petite place pour les 2 gamines qu’il faut déposer à l’école… Sans guide et sans expérience il ne faut pas espérer voir beaucoup de volatiles dans le coin.
Grâce à la connaissance du terrain de Freddy, ses jumelles et sa longue vue, qu’il accommode en un clin d’œil, nous verrons un toucan, un toucancillo, un "frogon" (oiseau de la famille du
quetzal) et d’autres merveilles à plumes colorées.
petit groupe autour de
Freddy. A Monteverde, seuls les 600 premiers visiteurs sont admis pour la journée.
On produit aussi du café à Monteverde et il y a sur le chemin, la boutique de la coopérative où l’on peut en déguster de différente sorte pour
aider au choix d’achat. Nous nous sommes rendus à la fromagerie en bus (1$) et sommes rentrés à pied. Compter 45 minutes de marche.
Monteverde, "la montagne verte".
De retour à Santa Elena, je me rends au bureau des bus, enfin ouvert. Je prends un billet pour San José. Le premier bus part à 4 heures du matin. Je me contenterai de celui de 7h (qui partira à
7h moins le quart!).
le bureau des bus, souvent fermé!
Les autres partent pour Manuel Antonio. Moi je vais retrouver un peu San José et quelques souvenirs d'enfance avant le retour en France. D'autres surprises m'y attendent.
Mardi matin, je quitte ma cabina de bonne heure pour aller prendre un petit déjeuner en attendant le départ du bus pour San José. Cette nuit encore j’ai entendu le vent souffler, plus maintenant. Pas de crachin comme hier non plus mais un beau ciel clair avec très peu de nuages.
Il n’est pas encore 7 heures, le bus est presque plein. Il quitte Santa Elena avec 20 minutes d’avance !
La route vers San José offre de nouveaux paysages sur la montagne et la péninsule de Nicoya. C’est très beau. La poussière transparaît dans les rayons de soleil. Des écoliers profitent du passage du bus pour aller à l’école. Comme celui-ci est plein, ils restent debout en file indienne, dans leurs uniformes. La maîtresse qui les accompagne se tient au bout.
Une heure de piste pour rejoindre la grande route San José - Puntarenas. Moins de poussière mais un grand trafic. Le bus s’arrête faire une pause
en bord de route. Tout le monde descend vers une sorte de self restaurant. Il est 8h45. De nombreux ticos déjeunent : gallo pinto, huevos fritos.
sur le bord de la Panamericana, quelque part entre San
Jose et Puntarenas
On n’a repris la rote que depuis quelques kilomètres quand le bus s’arrête à nouveau pour faire monter un homme. Débute une litanie sur la bonté de Dieu et des futurs donateurs qui par leur générosité viendront en aide aux sans abris. Je glisse une pièce de 100 colons dans la tirelire.
Plus tard, c’est un jeune vendeur de cacahuètes, « mani » et de glaçons de sirop qui monte dans le bus. Il se présente au chauffeur, lui fait cadeau d’un glaçon et d’un paquet de cacahuètes et commence sa vente dans le bus. Quelques kilomètres plus loin, lui aussi descend. Le prochain sera un vendeur de bracelets, colliers, porte monnaie artisanaux de Colombie. Nous sommes toujours sur la Panamericana à 50 km de la capitale mais une heure trente de trajet. Des passages à trois voies permettent au bus de doubler des files de camions. Je suis impressionné par les énormes stations services pour les poids lourds qui semblent pousser comme des champignons. On a pas le sentiment d’être en décroissance par rapport au pétrole. Tout le contraire, le nombre de véhicules n’a fait qu’augmenter ces dernières années. Pour le costarricien moyen, c’est un gage de confort et de sécurité. Pourtant même s’ils ne sont pas rapides, les bus desservent tous le territoire et sont très bons marché.
C’est dimanche. Dernier petit déjeuner au Lodge. Le taxi vient nous prendre pour aller sur Monteverde. Il s’agit d’un minibus dont nous sommes les
premiers passagers. D’autres jeunes hébergés dans des chambres d’hôtes nous rejoignent. Nous partons ensuite pour le lac Arénal et transférons les bagages dans le bateau. Là encore, il faut
attendre de faire le plein. D’autres minibus amènent leur flot de touristes du monde entier… Pendant le trajet, je discute avec le chauffeur. Il me dit gagner 10$ par jour en tant que chauffeur.
C’est le salaire d’un ouvrier. Cependant, le système D permet à beaucoup de gens de tirer profit de l’embellie économique de ces dernières années. Même un ouvrier est capable de négocier son
savoir faire face au boom de la construction. Le transfert coûte 18$. Un bon prix, mais à titre de comparaison, un billet de bus Monteverde- San José coûte 2000 colones (soit 4$). Seulement, il
n’y pas trente six façons de se rendre à Monteverde dans la journée. Cette option est vraiment intéressante quand on manque de temps et le paysage sympa fait oublier le temps de trajet.
Le temps est couvert, et le volcan peu visible ce matin. Arrivé de l’autre côté, nous prenons un autre minibus pour une heure de piste avec une pause dans un café. Nous arrivons à Monteverde à midi, soit moins de 4 heures après le départ de l’hôtel.
En fait nous ne sommes pas logés à Monteverde mais à Santa Elena. Il n’y pas de village à
Monteverde, seulement la réserve. Santa Elena est un petit village séparé de trois kilomètres de route de Monteverde. A Santa Elena, des banques, des hotels, des cabinas, et autres laundry
fleurissent ces dernières années.
Un beau café dans la rue principale arbore une carte aux prix prohibitifs pour les locaux. Le soir c’est un lieu de rendez vous de jeunes du monde
entier. C’est une image un peu surréaliste.
Santa Elena n’est pas Lhasa, pourtant on sent bien qu’il y a un côté chic, branché, néo-routard à se retrouver ici.Dans ce village traversé quotidiennement de nuages de pluies, ou le vent souffle le matin et puis le soir. Les habitants transforment leur salon en restaurant-soda ouverts sur demande. Les prix en colons ou en $ sont les mêmes que dans de « vrais restaurants » ticos. La cuisine traditionnelle y est fort bonne comme celle de nos grands mères.
Derrière le banco de Costa Rica nous sommes également allé au restaurant El Dorado. Le premier midi nous étions les seuls clients et j’en ai
profité pour faire un portrait du couple propriétaire.
Le lendemain soir, le restaurant est plein d’étrangers et je suis surpris par l’activité du lieu. Je suis content d’avoir fait ma photo la veille pendant un moment calme.
Le lendemain matin, nous prenons notre petit déjeuner au bord du jardin. Nous commencerons notre journée par les «Puentes
Colgantes » (ponts suspendus), dont parlent les guides et les sites sur le Costa Rica.
Gringoland ou
l'écotourisme à la costaricienne.
Il s’agit finalement d’un parc d’attraction,
où l’on a remplacé les manèges par un circuit de ponts suspendus et des passerelles dans un parc privé. A la place des animateurs déguisés en mickeys, de jeunes guides
bilingues en chemise beige vous font observer les oiseaux, les singes, les paresseux et autres animaux vivant en liberté au sein du parc moyennant 10$ en sus. Henri, qui nous accompagne, n’a
jamais fait le parcours. Nous l’invitons à se joindre à nous. En tant que « national » son entrée ne coûte pas moins cher que la notre, car il s’agit ici d’un site privée. En chemin, il
me parle des espèces végétales et de la faune de la région. Le parcours est sympa et l’heure propice à l’observation. 20 $ l’entrée sans guide. Je trouve le prix élevé. Je commence à penser que
le touriste est pris pour une vache à lait. Mes 20 $ paieront une partie du personnel et de l’infrastructure, mais quid de la conservation de cet écosystème ? En Europe, l’entrée dans un
château prestigieux est d’une part moins élevée et d’autre part le retour sur investissement est plus transparent, avec tout le travail de restauration et d’entretien.
Ici, le parc est laissé à l’abandon. Des chutes d’arbres ont provoqué la fermeture de petits sentiers annexes. Henri me dit que personne ne viendra débiter ces arbres. C’est
pourtant une belle essence, pouvant servir à la fabrication de meubles… Après 2 bonnes heures de marche, nous filons au Parc du volcan Arenal.
Magnifique
forme conique du volcan Arenal
A Arenal, comme dans les autres parcs nationaux, le prix de l’entrée s’établit en deux catégories : nationaux ou étrangers. Au minimum, la différence est du simple au
double. Après nous être acquitté de la somme de 10 $ nous partons à l’assaut des sentiers fléchés pour nous approcher au plus près du volcan. Le ciel est relativement dégagé et la vue
magnifique.
Un panneau indique la limite à ne pas dépasser. Une halte s’impose pour boire et manger quelques bananes sur
des roches volcaniques.
Régulièrement, le volcan gronde. Ce que l’on perçoit à l’oreille, c’est le bruit que provoque la chute des roches sur les pentes du volcan. Des roches de la taille d’une voiture. Elles rebondissent sur les flancs du volcan provoquant par leur impact et par l’écart de températures, des départs de fumées blanches. Ces petits points blancs sont comme des pointillés qui tracent leur chute. Plus facile à suivre avec des jumelles…
Après l’Arenal nous retournons faire une pause méritée à l’hôtel.
A L’accueil une jeune femme remplace Paola. C’est Yasmin.
-Vous êtes Olivier demande t-elle, après m’avoir entendu parler espagnol.Elle
établit les réservations pour le « boat jeep boat » du lendemain, réserve les cabinas à Monteverde et prépare le bon pour l’entrée du Baldi. Je l’écoute ensuite répondre aux questions
de touristes américains ne parlant pas un traître mot d’espagnol. Elle aussi se débrouille en langues étrangères ! Sa mère est professeur d’anglais m’apprendra t-elle plus tard. Je ne veux
pas l’embêter plus longtemps dans son travail et file me détendre dans la piscine en plein air de l’hôtel.
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